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Prix Adrien-Pouliot 2005

Plongée dans l'univers des plasmas

Réginald Harvey
Le Devoir, édition du samedi 8 et du dimanche 9 octobre 2005

 

Physicien de carrière dont le parcours se situe à l'échelle internationale, Michel Moisan hérite du prix Adrien-Pouliot. Diplômé du collège André-Grasset, il a poursuivi ses études universitaires en physique à l'Université de Montréal. Il a reçu son doctorat d'État en sciences à l'Université de Paris XI, pour se diriger ensuite vers l'Union soviétique où il a achevé son parcours académique par l'obtention d'un post-doctorat.

À sa sortie du collège Grasset, Michel Moisan hésite entre les professions d'ingénieur en électronique et de physicien. Il opte finalement pour la deuxième afin de satisfaire ses goûts pour le bricolage. Il raconte : «Quand j'étais au collège, je réparais des télés pour me faire de l'argent. J'ai aussi obtenu mes deux brevets de radio amateur alors que je me trouvais encore au collège.»

Il nous transporte en Union soviétique en 1972, à l'époque de Brejnev, là où il s'est rendu pour ses études postdoctorales : «J'étais invité par l'Académie des sciences de là-bas en vertu d'un accord d'échange avec le Canada.» La correspondance avec l'académicien qui l'a invité s'est déroulée en français et il y a eu méprise : «Ils ont cru que j'étais citoyen français et, quand je suis arrivé à Moscou, ils m'ont avisé que ce n'était pas possible d'y rester. En sous-entendu, j'étais un espion américain.» Après de nombreuses tractations, il est finalement transféré à Kiev, en Ukraine, dans un institut de physique théorique : «Je suis plutôt un expérimentateur. Ça s'est donc avéré moins intéressant sur le plan de cette science. J'ai plutôt fait de la sociologie appliquée», ironise-t-il.

Donc, il s'est tourné vers la France pour le doctorat et vers l'URSS pour le post-doc. Il se voit attribuer le prix Adrien-Pouliot, une distinction qui vise à souligner l'excellence de travaux réalisés en collaboration avec la France. Il s'empresse d'ajouter : «Il faut peut-être élargir cela. Le prix qui me conviendrait le mieux, ce serait celui de collaboration internationale.» Il dresse la liste et l'origine de ses collaborateurs : trois ou quatre groupes de Polytechnique, des gens de l'Institut national de la recherche scientifique (INRS), des collègues d'autres départements ou facultés de l'Université de Montréal, des chercheurs en provenance de l'Espagne, de la Belgique, de la Pologne, de la Bulgarie, de la Russie, et une douzaine de groupes de recherche de la France.

Le retour au pays

Michel Moisan est revenu à Montréal en 1972 et est devenu officiellement professeur au département de physique de l'UdeM en janvier 1976. Au début des années 1980, il a pris la direction du laboratoire de recherche. Depuis une vingtaine d'années, il est demeuré le chef du Groupe de physique des plasmas. À ce titre, il s'est avéré un pionnier et un chef de file dans le domaine de la physique appliquée, plus particulièrement en ce qui concerne les plasmas. Aujourd'hui, son assistante et lui-même sont entourés d'une équipe composée d'une quinzaine d'étudiants-chercheurs de diverses origines.

À ses débuts, la fusion thermonucléaire retient l'attention du monde scientifique. Il pose le problème : «Il s'agissait de remplacer les réacteurs de fission, c'est-à-dire d'uranium, par, en quelque sorte, le processus inverse d'addition des masses de fusion à partir de l'hydrogène ou du deutérium. De cette façon, il était possible d'obtenir de l'énergie qui pouvait être convertie en énergie électrique avec beaucoup moins de risques de contamination.» Pour l'instant, de tels réacteurs n'existent pas et un projet de recherche de plusieurs milliards de dollars se poursuit depuis 1965 afin d'en arriver à la réalisation du grand réacteur «ITER».

D'autres domaines retiennent son attention, comme la fabrication des puces en microélectronique. «Sans les plasmas, il aurait été impossible d'arriver à la réduction de la taille des puces que l'on connaît à l'heure actuelle; sur un centimètre carré, on met maintenant des dizaines de millions, sinon plus, de transistors élémentaires. Plus de la moitié de la fabrication des puces fait appel au plasma. C'est déjà là un point de repère : sans les plasmas, il n'y aurait pas de puces ou, à ce moment, on aurait été limité à des tailles beaucoup plus grosses. On n'aurait pas les micro-ordinateurs aussi compacts et puissants que l'on connaît à l'heure actuelle.»

Angoisses

Tout au long de ses travaux depuis 1985, le physicien a été associé au milieu industriel, sans pour autant renoncer au caractère fondamental de la recherche. «C'est en ayant des relations contractuelles qu'on peut trouver de l'argent.» Est-ce une préoccupation constante pour lui ? «Le mot "constante" est correct. Pour la préoccupation, c'est plus que cela. Ça devient de la douleur psychologique et c'est très angoissant, parce qu'on ne sait jamais si on aura assez d'argent pour payer les 18 personnes à l'emploi du labo.»

Déjà en 1992, il avait dû sabrer dans son personnel et renvoyer ses assistants faute de ressources financières. Et pourtant, cette équipe domine sur la scène internationale dans un champ de recherche, soit la stérilisation des objets médicaux par plasma : «C'est un sujet sur lequel j'ai beaucoup travaillé avec mon équipe. On peut maintenant dire en toute modestie que nous sommes les chefs de file dans ce domaine à travers le monde; sans aucun doute.» Il reconnaît que la compagnie française Air liquide l'a soutenu financièrement dans ce projet. À l'heure actuelle, l'entreprise fait preuve d'hésitation quant à la commercialisation des résultats : «C'est notamment dû au fait qu'il leur faudrait fabriquer de l'équipement et qu'ils ne se sentent pas à l'aise dans le rôle d'équipementier, comme on dit.» Pour l'heure, l'avenir est donc incertain de ce côté.

L'un des aspects majeurs de son travail «a toujours été les alliances entre les applications et la compréhension des phénomènes qui les fondent.» Une telle façon de faire n'est pas toujours bien accueillie par les organismes qui financent la recherche : «Ils veulent avoir un appareil, un résultat, mais ils ne veulent pas payer pour la compréhension.» Son raisonnement va plutôt dans ce sens : «Pourtant, quand ils obtiennent celle-ci, ça devient un argument de vente parce que ça donne confiance à l'acheteur. Ils comprennent comment ça fonctionne et, s'il y a des problèmes, ils vont pouvoir être en mesure de les régler.»

Collaborateur du Devoir